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 http://psy.morenon.fr
Texas Rangers à la française ...
Pascal
le Grand Frère



Une émission qui interpelle Cette émission est connue, elle interpelle et fait beaucoup parler.
Les parents en prise avec un ado rebelle, voire rebellissime, vivent chez eux tous les jours, parfois depuis des années, un véritable enfer dans lequel ils se sentent impuissants. Et là ils voient s'opérer en quelques heures des changements spectaculaires de manière quasi magique.
Les professionnels qui savent combien il est souvent très difficile de "bouger un ado", de mettre en question une structure familiale, qui galèrent parfois des années pour de bien maigres résultats, assistent ici, médusés ou perplexes, à "ce dont ils ont rêvé".
Enfin, l'émission transgresse le tabou de la "nécessaire distance" : n'a-t-on pas vu Pascal emmener un jeune dans le quartier où il a passé son enfance ? Ne le voit-on pas partager le domicile de ses protégés ?
"Grands Frères"
Le nom de l'émission fait écho avec la "Politique des Grands Frères", qui fut, au début des années 80, après des incidents survenus à la cité des Minguettes (69), une tentative, pour les politiques de calmer les plus jeunes. L'idée n'était ni de gauche, ni de droite, elle émergea de deux constats :
1 - "on pensait qu’ils auraient plus d’influence sur les gamins de douze seize ans pour qu’ils ne fassent pas de bêtises, ils avaient l’autorité que les pères de familles n’avaient plus. Ils devaient avoir une autorité naturelle due à l’âge et à la connivence géographique."
2 - "on s’est rendu compte qu’il y avait une féminisation croissante des services publics autour d’eux ; à l’école, il n’y a quasiment plus d’instituteurs, les assistantes sociales sont des femmes… Finalement le policier ou le pompier, c’est le premier homme qu’on voit. Et ça peut être la cause du défi à l’autorité dont ils sont victimes. Le grand frère devait rétablir une autorité de type masculin."
La place des pères était-elle (serait-elle) vacante ?
Des gens ou des acteurs ? Les uns disent qu'il s'agit d'acteurs, les autres démentent. Peu importe finalement. Chacun s'accorde à dire que les situations décrites sont tout à fait réalistes (même si la manière de les traiter fait polémique). Vrais citoyens ou vrais acteurs, le numérique permettrait de se passer totalement de vraies personnes, le débat sur le fond serait quasi le même.
Le Temps Etonnés ou agacés par la rapidité des changements dont l'émission nous fait témoins, les professionnels, au minimum, doutent.
On peut faire remarquer que l'émission fait le choix d'une intervention massée, c'est à dire non séquentielle, en immersion, pendant une semaine, à plein temps.
Ce qui représente d'un simple point de vue arithmétique près de 50 heures.
Or, a-t-on calculé combien une "intervention éducative" consacre de temps à nos chers ados ?
En AEMO (Assistance Educative en Milieu Ouvert) : 1 heure par mois est une moyenne haute. Une "mesure" dure 6 mois à 1 an. Ce qui signifie que l'éducateur aura consacré au maximum 10 heures à son ado en une année. Il lui faudrait 5 ans pour faire, en temps, ce que Pascal fait en une semaine.
En "Prev" (Prévention Spécialisée) : une équipe de 4 éduc suit en moyenne 150 jeunes, ce qui, compte tenu du volume de travail dit "institutionnel", laisse à peine plus de temps qu'en AEMO, et parfois bien moins.
Les éducateurs de la PJJ sont largement les plus mals lotis puisqu'un seul éduc est sensé faire le boulot de 4 éducs de prévention spécialisée.
Quant aux psy ...
Il est à peine nécessaire de parler du temps consacré aux ados en centre, ou foyer, puisque les jeunes qui sont l'objet de l'émission ne relèvent pas de ce public. Pour autant ils sont à sa marge. Et l'émission n'a certainement pas voulu s'ajouter la difficulté de la gestion des ados "en bande", alors que c'est le pari des institutions.
Pas d'effet de "Bande" Tous les professionnels, en effet, savent bien qu'il est immensément plus difficile d'intervenir dans une bande d'ados qu'auprès de l'un d'eux en solo. On peut même considérer qu'en mettant ensemble deux ados de l'émission de TF1, Pascal ne doublerait pas la difficulté, mais la triplerait ou quadruplerait. Avec 3, 4,  ou même 10 ados, comme c'est le cas en CER (Centre d'Education Renforcée) l'augmentation de la difficulté est exponentielle. D'ailleurs il n'y a qu'à regarder les ratios d'encadrement de ces CER, et leurs prix de journée : les chiffres révèlent l'ampleur du problème que l'institution s'est donnée à résoudre. Encore ne fonctionnent-ils qu'à mi-temps tant il est nécessaire de reconstruire (les personnels) après chaque session de 3 à 6 mois selon les centres !
De ce point de vue le travail de Pascal est, sans commune mesure, bien plus simple.
Une équipe de supervision Non seulement Pascal n'est pas seul face à une bande, mais c'est le jeune qui est seul face à un professionnel secondé par une escouade de psy, lesquels supervisent la situation et son évolution "en temps réel". En effet à tout moment Pascal peut demander un "temps mort" qui va lui permettre de consulter l'équipe. Réciproquement l'équipe peut ré-aiguiller l'éducateur qui se serait fourvoyé.
L'intérêt de l'affaire ? - La distance !
Ne pas être participant directs aux événements parfois "chauds" permet au staff de supervision de voir des choses que l'on ne voit pas forcément dans le feu de l'action. Il permet de les réfléchir à froid (c'est à dire sans implication personnelle) et collectivement. C'est très important cette organisation, car elle garantit que Pascal ne dérapera jamais gravement même s'il se fait cracher au visage, ou reçoit un coup.
Cela fonctionne quasiment comme une corde d'escalade : on peut monter plus haut, franchir des passages plus difficiles, sans risque pour soi ni pour l'ado.
Non seulement elle permet d'éviter les principaux risques de ce type d'intervention, mais elle la rend évidemment formidablement plus pertinente, plus efficace.
Qu'on se souvienne que Sigmund Freud n'a jamais directement traîté la majorité des "cas" sur lesquels il a publié : il n'était QUE le superviseur.
Dans la famille Pascal intervient non seulement en milieu familial mais "à domicile". L'intervention à domicile, les éducateurs en ont l'habitude, mais il ne s'agit le plus souvent que de "VAD" (visites à domicile). En général on n'accepte pas une invitation à manger à la table familiale. Les psy interviennent en milieu familal, mais pas à domicile. Le plus souvent, ceux qui travaillent sur la famille (analyse systémique) reçoivent les gens en lieu neutre, séparément puis ensemble.
Ici Pascal est le plus souvent hébergé dans la famille, ce qui n'est pas sans bousculer les (nos) habitudes.
Ce faisant il se donne, et donne les moyens à son équipe, d'intervenir au coeur du volcan, au lieu même, et auprès des personnes qui subissent la crise, mais qui en sont aussi consubstantielles.
La crise est de l'ado, l'ado est de la famille, la crise est de la famille, l'intervention a lieu auprès de l'ado dans sa famille.
De l'usage de la vidéo Il s'agit d'une émission. Il y a donc à voir et la vidéo en est le moyen. Et c'est là qu'à mon sens réside la principale interrogation.
Comment font-ils pour que les gens "oublient" à ce point qu'ils sont filmés ??? ... Y compris avant l'intervention de Pascal ... Certains plans prouvent que des équipes de tournage suivent les gens dans les couloirs, les escaliers, les extérieurs, avec caméra, prise de son, éclairage, etc ...
Mais bon ... chacun son métier et le fait est qu'ils rassemblent des images vidéos indispensables au staff de supervision, mais également très utiles aux parents et à l'ado concernés.
C'est important car c'est aussi un outil d'une extrême puissance dont se dote l'émission et que négligent les professionnels.
Pourquoi est-ce un outil très puissant ? - L'émission donne la réponse : le fait de se revoir soi-même avec la distance provoquée par le temps (visionnage différé) mais aussi par la magie de l'écran lui même donne la possibilité à celui qui regarde de mettre à distance cet "autre".
Pourquoi est-ce un outil négligé par les professionnels, aussi bien éducs que psy ? - Au minimum pour deux raisons :
La première est administrative et juridique. Droit à la maîtrise de sa propre image, réglementations, responsabilités, autorisations, ceux qui voudraient se lancer dans l'aventure auraient une avalanche de démarches administratives à faire et ils n'ont ni le temps, ni la couverture de leur hiérarchie.
La seconde est temporelle et financière. Les services et associations ne risquent pas d'avoir les moyens de payer des équipes de tournage. Quant au temps nécessaire au traîtement des images, il manque. Même un psy travaillant en cabinet devrait consacrer énormément de temps au revisionnage et au traîtement des images, et l'addition ne serait pas supportable par ses clients (il lui faudrait au minimum quadrupler le tarif de ses séances s'il veut s'y retrouver).
Gratuité Bien que nous n'ayons pas d'information sur le sujet, on est en droit de supposer que la prestation de l'équipe de réalisation de l'émission est gratuite pour les familles qui en bénéficient.
Cette gratuité n'est pas un problème en soi. En effet beaucoup de services interviennent aussi gratuitement (services de Prev, PJJ, CMPP, etc...). Et les honoraires des psychiatres sont remboursés.
La gratuité ne nuit donc pas à l'efficacité de l'intervention, là aussi l'émission est cohérente.
... sauf certaines mouvances, chez les psychologues, qui militent depuis toujours pour que "cela coûte quand même un minimum au sujet" ... en dernier recours, devant une personne sans aucune ressource (un ado), on lui demandera de rapporter n'importe quoi, pourvu que ça coûte ...
C'est même la raison principale pour laquelle historiquement, les psychologues sont la seule profession paramédicale non conventionnée par la sécurité sociale.
De la dette Et non seulement la prestation de l'émission est a priori gratuite, mais encore utilise-t-elle la création d'une "dette".
En effet, Pascal ne manque pas de rappeler que ce qu'il fait est rare, que d'autres jeunes l'attendent, que rien ne l'oblige : "je suis là pour toi", "je fais ça pour toi", etc... Au final Pascal ne leur doit rien !
De surcroit l'émission a la possibilité de mobiliser une kirielle d'intervenants extérieurs (employeurs, centres de formations, administrations, etc...). Toutes portes qui s'ouvrent là aussi par magie, et que les intéressés "doivent" à Pascal et à l'émission.
Or, qui dit dette dit remboursement. Une dette impossible à rembourser impose la fuite ... ou ...?
Quel milieu permet entre des personnes l'accumulation de dettes impossibles à rembourser : La famille.
L'émission crée donc autour du jeune un système de dettes du même type que celles qu'il a vis à vis de ses parents. Elle crée le même système autour des parents du jeune.
"la dette est trop élévée" - "il n'y a pas de dette en famille" - "faites donc partie de la famille" ... et l'ardoise ne s'efface pas, elle disparait.
Ce faisant, Pascal n'est plus seulement grand frère, il est aussi grand-père, oncle ... bref il fait partie de la famille avec voix d'autorité pour remettre chacun à sa place.
De la place de chacun S'il existe un thème récurent à toutes ces émissions, à toutes ces situations familiales données à voir, c'est bien la question de la place de chacun.
Pour les avoir presque toutes visionnées, je crois pouvoir dire que dans toutes, à un moment ou à un autre, on assiste à un repositionnement d'un ou de plusieurs membres de la famille, quand ce n'est pas de tous. Ma propre expérience avec des ados franchement turbulents m'a fait observer la même chose : quasi 100% des dysfonctionnements familiaux qui s'expriment, entr'autre, par une crise d'adolescence, met en scène une famille où la question de la place de chacun est centrale et altérée. Dans certaines familles même, plus personne n'est à sa place.
On peut presque dire que si Pascal n'avait qu'une chose à faire, ce serait remettre les protagonistes à leur place.
Comment dans une famille en arrive-t-on là ? - L'émission trace justement quelques itinéraires qui y conduisent.
Mais il faut bien reconnaitre que c'est justement le job des ados que de remettre en question leur place d'enfant et de gagner une place d'adulte. Un ado qui ne pose pas, peu ou prou, la question de sa place au sein de sa famille ne peut pas devenir adulte, c'est presque une lapalissade que de le dire.
Comment se fait-il alors que des adultes se laissent "bousculer", "dépasser" ?
La question est vaste, il y a évidemment autant de réponses que de situations. Mais on peut quand même avoir un repère, un fil conducteur : les ados sont très malins et intuitifs pour atteindre les parents dans leur place de parent. Quand ils y parviennent c'est une petite victoire, mais elle leur est fort coûteuse. Rien ne destabilise autant un ado que d'avoir le dessus sur ses parents, que de devoir servir de soutien à l'un d'eux, etc...
Familles nucléaires seulement Petite parenthèse : l'émission évite d'avoir à résoudre des situations où les parents étant séparés, l'un des deux se sert de l'ado pour continuer à régler ses comptes avec l'autre parent, ou bien des situations où d'autres membres de la famille (grand-parents, oncles, tantes) interviennent dans la vie de l'ado "contre" l'un des deux parents.
L'émission se réserve les situations où la problématique se situe dans une famille nucléaire simple et dont l'enfant, si déchirement il y a, n'en est ni l'objet ni l'instrument.
Pourquoi de telles limites ? - Tout simplement parce que dans ces cas là, même avec les moyens de l'émission les choses seraient immensément plus complexes.
Du "tuteur" Tuteur vient du latin Tutor, tutari : veiller sur, protéger contre qqch.
La question qu'il faut toujours se poser devant ces ados en crise c'est : Qui protège qui ?
Parfois, souvent même, les ados sont des bombes à retardement, donc il faut se poser la question au passé pour comprendre le présent : Qui a protégé qui ?
Et là il faut bien reconnaître que Pascal est le parfait protecteur : juste, sans complaisance, calme, sécurisant.
Pourquoi juste ? Il est d'autant plus important d'être "juste" que les ados sont "hors limites". Pourquoi ? - Plus la révolte d'un ado est totale, plus on peut être sûr qu'il sait parfaitement qu'il est hors limites. Mais il l'est parce que les adultes l'ont été avant lui. Si à nouveau on n'est pas "juste" avec lui, alors on amplifie la crise. Par contre si l'on sait être juste dans l'intervention l'ado le plus révolté entend. Il entend parce qu'il sait !
Le générique de l'émission In fine il est amusant de comparer une des photos du générique de l'émission, avec une des photos du générique de la série "Texas Rangers" ... un héro calme, fort, juste, humain, ça ne vous rappelle personne ?
Grand Frère version Texane ? ...
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