retour au menu Perpétuité psychiatrique


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"une voix m'a dit de tuer"
Le masque - Le cri

Deux événements récents, ont choqué l'opinion publique. Ils se sont produits, l'un a Pau, l'autre à Grenoble. Dans les deux cas "une voix, entendue dans la tête a commandé de tuer". Dans les deux cas des malades schizophrènes en plein délire hallucinatoire, ont tué.

Il s'agit d'événements fort rares, et si l'on devait évaluer le danger, dans la vie courante, de se faire agresser dans de telles conditions, son éventualité ne serait même pas sur le premier barreau de l'échelle des risques.

Pour autant le choc émotionnel est réel. Il provient essentiellement du fait que le grand public a une impression de grande vulnérabilité, du fait de l'intuition (juste, puisqu'ils sont la conséquence de délires), que, puisque ça échappe à toute logique, aucune mesure logique ne peut en protéger.

Pour autant, faut-il répondre à la déraison par la déraison ?

Il faut bien voir qu'ici deux mouvements convergent et se téléscopent : l'ignorance (naturelle) du public des choses de la folie et de la psychiatrie, et, dans une "démocratie", l'impérieuse nécessité pour les élus d'être à l'écoute des inquiétudes du public.

L'ignorance d'un coté, la tentation de réponse populiste de l'autre, et voilà qu'on nous avance une réforme du placement d'office en psychiatrie où la "décision de sortie" ne serait plus une décision médicale, mais une décision administrative (Préfecture ou Département).

Il faut aussi savoir que même dans le cadre de la loi actuelle des dérives graves ont conduit à des internements à vie dans des conditions absolument indignes de notre pays. Ce fut le cas, par exemple, là où des médecins psychiatres ont eu des pratiques consistant à ne jamais signer de décision de sortie pour un placement d'office.

A cette récente époque la population hospitalisée en psychiatrie était 5 fois plus nombreuse qu'actuellement, et les hôpitaux psychiatriques étaient de véritables bourgades, en bordure des villes, entourées de murs et vivant en presque autarcie. On y trouvait les élevages, les potagers, les vergers, les cuisines, la laverie, l'église ... et le cimetière !

Heureusement 68 est passé par là et la psychiatrie s'est fortement médicalisée et humanisée.

Ceci étant, si des psychiatres, à l'époque, alors qu'ils étaient pourtant les "spécialistes", s'estimaient insuffisamment compétents pour dire avec une quasi certitude : "cette personne peut maintenant sortir", s'ils étaient eux-même à ce point craintifs de "l'erreur d'appréciation", alors qu'en sera-t-il d'administratifs totalement ignorants et sans aucun moyens de vérifier ni de maîtriser quoi que ce soit ni avant ni après une éventuelle sortie ?

N'est-on pas là en droit de craindre que soient là réunies les conditions de dérives aussi graves que celles passées ?

Le public doit savoir ce qui pourrait concrètement arriver si l'on recrée, de fait, une "population sans espoir de sortie". Toutes les dérives sont alors possibles.

Quant aux élus, ils devraient savoir qu'il y a deux manières de gouverner des sujets aussi sensibles :

La première consiste à surfer sur la vague de l'opinion publique.
Elle ne laisse jamais aucune trace dans l'histoire.

La seconde consiste au contraire à garder comme guide, avec courage sagesse et lucidité, les idéaux fondateurs de notre civilisation, y compris, si nécessaire, contre l'opinion publique.
Celle là forge au contraire l'opinion et la fait avancer à grands pas. Elle fabrique l'Histoire.

Les histoires qui suivent sont des trajectoires de vies que j'ai croisées dans des hôpitaux psychiatriques au début des années 80. Certains malades avaient commencé leur "carrière" psychiatrique plus de trente ans avant. La plupart des protagonistes sont aujourd'hui décédés. Dans tous les cas je dois préserver l'anonymat.

Avertissement : Ces récits sont particulièrement choquants. Ils ne constituent en rien une mise en accusation de la psychiatrie. Ils révèlent ce qui peut se produire quand "un psychiatre" n'est pas en capacité, ou lorsque la pratique s'écarte totalement non seulement de la déontologie et de l'éthique médicale, mais aussi simplement de l'éthique citoyenne.


Situation n°1 : "pyromane"
Dans les années 50 une jeune fille de 18 ans issue d'une famille fortunée et noble s'est retrouvée enceinte. Scandale. A l'époque la majorité était à 21 ans, et même majeure une mère célibataire déshonorait sa famille. La religion interdit l'avortement. Que faire ?

Les parents ont décidé que la jeune fille serait éloignée dans "de la famille" à l'autre bout de la France, qu'elle accoucherait là bas, que son enfant lui serait immédiatement enlevé, qu'il serait remis à "l'assistance publique", après quoi elle rejoindrait le domicile parental.

Et c'est ce qui fut fait :
Recluse et sous haute surveillance pendant tout le temps de sa grossesse, accouchée par un médecin ami de la famille, l'enfant lui fut retiré et elle rentra chez elle, toujours très surveillée.

Il est évident que cette jeune fille trouvait la punition atroce et démesurée surtout de la part de parents dont elle était plutôt en attente d'aide et de protection. Donc elle alternait entre révoltes vaines et profondes dépressions pendant lesquelles elle réclamait son enfant.

La surveillance finit néanmoins par se relâcher.

Un jour elle s'échappa dans la montagne. Ses parents eurent sans doute peur qu'elle mît fin à ses jours, donc ils prévinrent les gendarmes qui partirent à sa poursuite.
Ceux-ci la retrouvèrent aux abords d'une grange. Se sentant repérée la jeune fille entra dans la grange et y mit le feu.
Les gendarmes eurent le temps de la sortir de force.

Retour dans la vallée et nouveau scandale qui risquait de rendre public le premier. Un incendie ne passe pas inaperçu : la presse locale s'en mêle, les assurances posent des questions, la rumeur s'en empare, etc...
Que faire ?

Sur les conseils d'un ami médecin les parents demandèrent une hospitalisation en psychiatrie : pour la réputation de la famille il valait mieux une folle qu'une mère célibataire, il valait mieux une pyromane qu'une incendiaire. C'est un fait qu'au regard de l'Eglise la folle est innocente alors que la fille légère incendiaire ...

Ils firent si bien qu'ils obtinrent un "placement d'office" par arrêté préfectoral.
Cela signifie qu'à partir de là cette jeune fille a été considérée comme "dangereuse pour elle même ou pour autrui"et  placée en service fermé jusqu'à ce qu'un médecin lui fasse une ordonnance de sortie...
trente ans sans raison Le problème c'est qu'aucun médecin, en 30 années d'hospitalisation en milieu fermé, n'a fait cette ordonnance.

Dans son dossier : rien ou presque rien, un mot, "pyromane", quelques événements anecdotiques de trente années de vie pavillonnaire. Aucune trace de la moindre tentative d'incendie. Rien.
Questionnement des infirmières les plus anciennes : "elle fait partie des murs ... elle aide à faire le ménage ... "

Rien non plus sur les traitements reçus pendant les dix premières années, et qui l'ont si efficacement "assagie".
libérée par le comptable


Cette dame a fini par sortir, mais d'une manière pas banale.

Au début des années 80 le Ministère de la Santé engagea un vaste programme de "réduction du nombre de lits psychiatriques". Il s'agissait de réduire considérablement les coûts de la maladie mentale, et pour ce faire de diviser par 4 les effectifs de malades hospitalisés. Les impératifs étaient budgetaires.

Alors il a fallu faire des listes, chercher des maisons de retraite pour les plus vieux, retrouver des membres de la famille pour certains, chercher d'autres structures adaptées. Les hôpitaux créèrent quelques "structures de secteurs" qui consistaient en des appartements loués et dans lesquels on a fait cohabiter 3 ou 4 malades aidés par des "infirmiers visiteurs". Beaucoup de malades furent purement et simplement mis à la rue.

L'administration pénitentiaire d'aujourd'hui en sait quelque chose, tout simplement parce que ces malades ont évidemment parfois troublé l'ordre public, ne serait-ce que pour passer l'hiver au chaud.

C'est dans ce contexte que notre "pyromane" a obtenu, enfin, son ordonnance de sortie.

Mais elle ne voulait plus sortir. Elle ne savait plus comment c'était dehors. Et pour aller où ? ... Tout lui faisait peur.

Sa "sortie" a duré des mois pendant lesquels on allait la promener jusqu'au grand portail d'entrée de l'hôpital, mais sans le dépasser. Puis on a pu le dépasser de quelques mètres. Et puis, petit à petit, on a gagné des dizaines, puis des centaines de mètres.

Première sortie au centre commercial : 3 jours d'angoisse, recluse.
mais encore enfermée Cette dame n'a jamais retrouvé la liberté, la vraie, celle qui fait qu'indépendamment des mûrs on se sent libre dans sa tête. Trente ans d'enfermement sans raison ça enlève toute raison.


Situation n°2
le ramoneur et le mandarin Cette histoire remonte aux années 50. C'est l'histoire d'un jeune issu de l'assistance publique. On peut dire qu'il était surdoué puisqu'il avait réussi à faire des études brillantes à Paris tout en gagnant sa vie comme ramoneur de cheminées.

L'exploit était d'autant plus méritoire qu'à l'époque les études supérieures étaient de fait réservées aux enfants de l'élite. Les barrages pour les autres étaient innombrables et parfois vicieux.

Parmis les nombreuses filières, certaines étaient réputées très prestigieuses et donc encore plus fermées (réservées) que les autres. Parmi elles : les études médicales, voie d'accès au poste de "Chirurgien des Hôpitaux de Paris".

Ce jeune homme avait eu l'audace de sortir major du concours de l'internat, ce qui le mettait en tête de liste pour le choix des affectations. Ils choisit "Chirurgie".

Mais il ne savait pas que le poste était "réservé" : c'est le fils d'un mandarin, pourtant classé bien après lui, qui l'obtint.

Déçu, révolté par cette injustice, notre jeune homme a eu le malheur d'aller protester au domicile du président du jury qui l'avait déclassé. Il fit un peu scandale dans la rue, lança quelques insultes, peut-être aussi des menaces... Erreur fatale !

Le président du jury, évidemment professeur agrégé, collègue et ami personnel du Professeur de Chirurgie qui aurait dû recevoir notre étudiant, mais également collègue et ami du père de l'étudiant qui obtint le poste, n'appela pas la police. Il fit mieux !

Une ambulance arriva sur place, 4 infirmiers musclés en sortirent. Ils n'eurent aucune peine à maîtriser notre étudiant.
en quelques heures Celui-ci fut conduit à l'hôpital psychiatrique départemental et mis en isolement.

Le surlendemain tout était prêt :

Un arrêté préfectoral de placement d'office avait été signé "dangereux pour lui même ou pour autrui". Une ambulance était prète, le personnel nécessaire mobilisé. Le jeune fut emmené encamisolé à l'hôpital psychiatrique de Limoux près de la frontière espagnole. Il y arriva dans la nuit. Au matin, anesthésie générale et lobotomie. Terminé !
J'ai croisé ce malade trente ans plus tard. Je n'avais jamais vu de malade lobotomisé. Il se comportait comme un robot qui buggait parfois. Il suffisait de la moindre perturbation dans l'environnement pour qu'il ne retrouve plus le fil de son idée. Il était inscrit au club "patisserie" du pavillon. Un jour on lui a confié la mission d'apporter une tarte au pavillon voisin qui faisait partie du même service. La tarte n'est jamais arrivée. Sanction : 3 jours en pyjama avec interdiction de sortir.


Situation n°3 : "sous numéro"
Fourmis ... Au début des années 80 subsistaient encore quelques pavillons où se pratiquaient des expérimentations de médicaments sur du "matériel humain".

Dans ces pavillons on avait rassemblé de jeunes malades, en assez bonne santé physique, mais présentant des troubles psychiatriques graves de types psychotiques, c'est à dire abolissant partiellement ou totalement la perception de la réalité. Condition impérative : ils étaient tous abandonnés à l'institution psychiatrique et ne recevaient plus aucune visite extérieure.

Naturellement ils n'avaient aucun espoir de sortie.

Description :

Une grande porte en bois, un sas. Au fond du sas une vitre blindée. Derrière la vitre, une grande salle, et là, quelques personnes assises parterre ou sur des chaises. Un homme d'une trentaine d'années se balance en suçant un lacet. Dans un angle contre le plafond, une cage grillagée dans laquelle un téléviseur diffuse les images et le son d'une chaîne nationale. Aucun infirmier : ils n'ont le droit de sortir du sas que par trois, pour donner à manger, donner les médicaments, ...
"Quels médicaments ?" - "On ne sait pas, ce sont des produits en expérimentation, ils ne portent pas de nom, juste un numéro."
J'obtiens l'autorisation de franchir le sas : au fond de la grande salle, l'entrée d'un couloir, aucune porte, d'autres pièces des matelas en caoutchouc renforcé, une cloison à moitié abattue, des bouts de briques parterre. Quatre ouvertures sans porte, il s'agit des wc, des excréments...
Une autre ouverture, des lavabos ébréchés, l'un d'eux coule en continu.
Partout une forte odeur d'urine.


Le danger du projet de loi annoncé est à deux étages :

Le premier c'est qu'aucun administratif ne prendra jamais la responsabilité de décider d'une sortie. On risque donc de créer une population d'internés psychiatriques à vie, sans aucune possibilité de recours.

Le second, c'est le risque que cette population existant, celle-ci, isolée, totalement décrédibilisée, vulnérablilisée à l'extrême, soit victime des perversités dont est malheureusement capable l'espèce humaine, individuellement, ou collectivement.